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L’agriculture de demain: d’un système en silos à une coopération

Le système alimentaire est à la confluence de différents contextes : la distribution, la consommation et la production. Cette dernière était autrefois une fonction directe de trois facteurs : le sol, les animaux et les humains. L’ensemble a été rendu plus productif grâce à la mécanisation et aux nitrates, c’est-à-dire aux hydrocarbures. Nous mangeons du pétrole !

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Pouvons-nous maintenir cette productivité sans pétrole ?

Si l’on raisonne à l’intérieur de l’exploitation, une réponse possible est le low tech, c’est-à-dire un retour aux pratiques qui existaient avant la mécanisation. Mais la question de la productivité se pose rapidement, et avec elle la question des coûts.

Une autre réponse consiste à augmenter l’intensité technologique. Mais cela pose encore de nombreux problèmes : il n’est pas facile d’extraire des betteraves avec un robot. Et l’énergie reste le principal problème, même si l’on peut imaginer un passage à l’électricité.

En revanche, si nous élargissons notre réflexion de l’exploitation agricole aux différents contextes dans lesquels elle s’inscrit, et en particulier au système alimentaire, d’autres possibilités apparaissent. Nous pouvons optimiser l’organisation, faire en sorte que l’agriculture soit mieux intégrée dans les chaînes alimentaires et les chaînes de financement. Il y a beaucoup de potentiel ici, car nous parlons d’un monde mal organisé, fragmenté et mal modélisé, où de nombreuses décisions sont prises de manière non coopérative.

Comment améliorer la coopération ?

Pour optimiser l’organisation, des politiques publiques sont nécessaires. La question de la sécurité alimentaire est un problème invisible dans l’arène publique depuis plusieurs décennies, mais ce n’est pas parce que le problème a été résolu qu’il ne se posera plus. Les questions de souveraineté alimentaire ne tarderont pas à resurgir, car le changement climatique va mettre à mal les systèmes de production.

Cependant, il ne s’agit certainement pas de tout centraliser, à la manière du Gosplan, dont les résultats désastreux sont bien connus dans l’agriculture. L’enjeu est plutôt de parvenir à une meilleure coordination entre des acteurs dont les intérêts ne sont pas alignés aujourd’hui.

Gosplan, abréviation de Gosudarstvennyy Planovyy Komitet (Comité de planification d’État), conseil central qui supervisait les divers aspects de l’économie planifiée de l’Union soviétique en traduisant en plans nationaux spécifiques les objectifs économiques généraux définis par le Parti communiste et le gouvernement (créé en février 1921).

L’un des horizons est donc, d’ici trente ans, une plateforme pour l’alimentation européenne, avec le partage d’un certain nombre de données entre tous les acteurs. Cette plateforme alimentera les grands distributeurs et permettra aussi aux financiers de faire des analyses de risques. La plateforme permet de mathématiser l’agriculture. Elle est la clé d’une meilleure organisation. L’enjeu est de rendre les différentes chaînes (production, distribution, financement) plus collaboratives et de disposer de nouveaux outils de décision. Pour cela, il est important de modéliser ces chaînes de bout en bout, de la ferme à la distribution et aux fonds d’investissement, et d’équiper les processus de décision à tous les niveaux géographiques.

La blockchain est une nouvelle façon de stocker des informations, de les conserver sans les modifier, d’y accéder et d’intégrer de nouvelles informations qui deviennent infalsifiables. Les informations sont enregistrées sur l’équivalent d’un vaste registre distribué, c’est-à-dire partagé sur les ordinateurs (appelés “nœuds”) de tous les membres du réseau. La nature distribuée des registres permet la transparence et l’auditabilité. Ses principaux avantages sont la décentralisation, la sécurité et l’immuabilité. Les applications de la blockchain visent à créer la confiance là où elle fait défaut ou à remplacer les mécanismes de confiance centralisés.

Un retour aux coopératives qui ont modernisé l’agriculture européenne après 1945 ?

Le modèle coopératif en Europe a compensé le fait que les exploitations étaient trop petites en permettant, par exemple, la mise en commun de matériel : modernisation et coopération allaient de pair et un nouveau palier était atteint. Ces coopératives, dont certaines sont devenues très puissantes, étaient organisées comme des groupes d’achat et de vente, avec quelques conseils.

Mais le côté vertueux de ce modèle a été affaibli par deux phénomènes : le premier est qu’il n’appartient qu’aux agriculteurs. Le second est que l’agriculture européenne a été organisée en silos, et qu’elle a été organisée dans le cadre d’une politique de production agricole. Les politiques publiques ont ainsi créé une séparation nette entre la production et l’alimentation, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans le Green Deal.

Le changement climatique et la dégradation de l’environnement constituent une menace existentielle pour l’Europe et le monde. Pour relever ces défis, le “Green Deal” européen transformera l’UE en une économie moderne, efficace dans l’utilisation des ressources et compétitive, garantissant : l’absence d’émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici à 2050, une croissance économique découplée de l’utilisation des ressources, l’abandon de toute personne et de tout lieu.

La plate-forme et la modélisation offrent un moyen de gérer les décisions collectives et d’y introduire plus de rationalité.

Fragmentation des modèles dans les exploitations

L’expertise agricole est stockée dans des milliers de petits outils, feuilles de calcul, mini-simulateurs, petites calculatrices, développés ad hoc par des agriculteurs, des instituts techniques, des associations, des industriels de l’agroalimentaire, des coopératives ou des laboratoires, sans aucune consolidation. Ces outils sont généralement ” hors système d’information “, c’est-à-dire qu’ils ne sont alimentés par aucun flux de données récurrent. Ils sont également peu conviviaux, par manque d’investissement, et ne sont pour la plupart pas utilisés. Enfin, ce qui leur manque, c’est une approche systémique.

Sur le plan technique, la génétique végétale et animale est modélisée, ainsi que les prescriptions de fertilisants et de produits phytosanitaires. Sur le plan financier et comptable de l’exploitation, les scores de risque, les indicateurs de performance et les plans d’affaires sont modélisés à partir de modèles réglementaires. Mais l’agriculture ne dispose pas de modèle systémique au niveau de l’exploitation. Les outils d’aide à la décision ne modélisent généralement qu’une facette de la vie : la lutte contre telle ou telle maladie, la mise en œuvre de telle ou telle pratique, bref, une toute petite partie du système global.

L’industrie alimentaire optimise sa logistique, ses processus industriels et prévoit ses ventes de produits alimentaires grâce à des modèles. Mais rien n’est coordonné.

Jérémie Wainstain, docteur en physique du solide

L’industrie alimentaire optimise sa logistique, ses processus industriels et prévoit ses ventes de produits alimentaires grâce à des modèles. Mais rien n’est coordonné.

Quant aux modèles utilisés par les politiques publiques, ils sont obsolètes et servent la plupart du temps à distribuer des subventions. Ce sont des modèles de flux et d’équilibres économiques tournés vers le passé et qui ignorent la dimension agronomique. Nous sommes ainsi privés d’outils de pilotage du Green Deal, ce qui explique que l’idéologie prenne le pas sur la réalité : le chiffre de 30% de pesticides en moins est ainsi un chiffre politique, qui n’est pas étayé par des données.

La transition énergétique et environnementale offre-t-elle une opportunité pour passer à de nouveaux modèles ?

Les problèmes de mauvaise coordination, de fragmentation et de séparation entre production et alimentation expliquent en grande partie le malaise de l’agriculture européenne, un secteur mal financé par le secteur privé et soutenu par des fonds publics, qui s’interroge sur son avenir et a du mal à investir.
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Pourtant, les vrais problèmes sont devant nous : la sécurité alimentaire, l’agroécologie, la décarbonation, la restauration des sols. Tout est à faire, dans un contexte marqué par le changement climatique, les tensions sur les matières premières et de probables turbulences sur les marchés mondiaux de produits agricoles et alimentaires.

L’agriculture qu’on avait simplifiée au prix du carbone et des subventions est soudain redevenue ce qu’elle était : une activité complexe, parce que le vivant est complexe. Et l’alimentation est un sujet très compliqué. Le secteur doit désormais faire face à des injonctions contradictoires qui le placent au seuil d’un bouleversement majeur.

De la nouvelle donne géopolitique à la hausse du prix de l’énergie et donc des intrants, tous les éléments sont réunis pour une crise, avec des effets domino. Même un élément mineur comme l’étiquetage environnemental contribue à déstabiliser le système.

Conclusion

Cette grande perturbation ouvre un champ pour la création de nouveaux modèles, et la technologie est là : sans attendre la plateformisation, nous sommes aujourd’hui capables de créer et faire tourner des modèles suffisamment sophistiqués et riches en données pour permettre une mathématisation de la production, mais aussi du comportement des consommateurs, et du financement – ce dernier enjeu étant capital pour accélérer la transformation.

S’il faut modéliser, c’est parce que nous sommes collectivement aveugles, et que nous regardons vers le passé alors que les défis sont devant. Les acteurs ont conscience de ce qui les attend. Il s’agit maintenant pour eux est désormais de s’organiser pour ne pas prendre la vague de plein fouet.